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Économie sociale : l'emploi à tout prix ?

Certaines entreprises s'inscrivent dans la logique de l'économie sociale, porteuse de valeurs plus humaines. Portrait.
Dans cette filière de travail moins classique, les travailleurs participent à tous les niveaux de décision de l'entreprise.

Nadine, 35 ans, était sans emploi depuis plusieurs années. Il y a deux ans, elle remarque une petite annonce dans le journal: « On recrute une aide-ménagère ». Son envie de se réinsérer dans la vie sociale et professionnelle la taraude et elle décroche le téléphone. Deux jours plus tard, elle commençait son nouveau boulot. Pourtant, Nadine pensait ne jamais retrouver d'emploi. Mais grâce à la philosophie particulière de son nouvel employeur, elle a repris confiance en elle et reconstruit sa vie. Elle vient même de donner naissance à une petite fille ! Grace à la formule des titres-services, nous bénéficions d'une protection sociale, nous sommes encadrés et au moindre problème, nous pouvons compter sur l'entreprise. C'est rassurant. De plus, nous côtoyons une grande diversité de personnes, dont certaines porteuses d'un handicap. Le cadre de travail est plus humain qu'ailleurs; nous ne subissons pas autant de pression économique que dans une entreprise classique, souligne Nadine. La Lorraine fait partie des cinq ambassadeurs désignés cette année par le Service public fédéral du Développement durable et de l'Économie sociale, pour leur inventivité, leur créativité et leur entrepreneuriat sociétalement responsable.
Situé dans la région d'Arlon, le Groupe La Lorraine se compose de quatre entités différentes qui proposent des services d'aide-ménagère, d'entretien de bureaux, d'espaces verts et de terrains, de parkings, des travaux de peinture, la location et l'installation de chapiteaux. L'entreprise emploie 300 personnes, certaines à mobilité réduite et d'autres nécessitant une attention et un accompagnement particuliers. Son directeur, Claude Berg, se déplace lui-même en chaise roulante. Il connaît donc parfaitement les problèmes d'insertion professionnelle rencontrés par les personnes souffrant d'un handicap. Nous proposons un emploi à des personnes qui ont des difficultés à en trouver un dans le circuit classique. Mais nous nous distinguons également par la participation des travailleurs à tous les niveaux de décision de l'entreprise. De ce fait, l'adhésion aux projets que nous lançons ne pose pas de problème. C'est peut-être une piste que devraient explorer les entreprises classiques, souligne Olivier Binda, du Groupe La Lorraine.

Un secteur qui se diversifie

Les entreprises d'économie sociale sont souvent connues du grand public au travers des titres-services ou des ETA (les entreprises de travail adapté, autrefois connues sous le titre d'« ateliers protégés »), mais leurs activités vont bien au-delà. Certaines proposent des formations aux demandeurs d'emploi en difficulté, la construction de sites internet, le recyclage de voitures ou la transformation de beurre de cacao en pralines.
Les domaines d'activités ne sont donc pas restreints pour autant que l'entreprise respecte une série de critères tels que : donner la priorité au travail sur le capital lors de la redistribution des bénéfices, tendre à une autonomie de gestion par rapport aux pouvoirs publics, fournir des services aux membres et à la collectivité plutôt que de viser le profit, mettre en place un processus de prise de décision démocratique et inscrire son activité dans une optique de développement durable.
Deuxième ambassadeur de la semaine de l'économie sociale, le CF 2000, soutenu par l'0rbem, Bruxelles Formation et le Fonds social européen, propose des formations en informatique à un public peu qualifié et en décrochage par rapport au marché de l'emploi. À l'origine, l'activité principale de CF 2000, c'était l'imprimerie.
Le Mouvement ouvrier avait développé un projet de formations dans ce domaine afin de créer de l'emploi dans les quartiers défavorisés. Nous proposions une formation en alternance et les stagiaires étaient rémunérés via notre activité, puisqu'il n'y avait pas de subsides. Nous étions déjà dans une logique d'économie sociale, mais elle ne prenait pas la même forme qu'aujourd'hui où les demandeurs d'emploi conservent leurs allocations durant leur formation. Notre taux d'insertion professionnelle avoisine les 50%, tous types de contrats confondus. Au sein de CF 2000, nous employons 26 personnes, dont nous essayons de pérenniser l'emploi, grâce aux subsides, mais aussi en investissant nos fonds propres
, explique Bernard Goffinet, le directeur.

Outre ses formations, CF 2000 tente également de lutter contre la fracture numérique en proposant, à bons prix, des ordinateurs reconditionnés aux écoles. Cette activité s'inscrivant aussi dans une démarche de développement durable, puisque les ordinateurs de seconde main acquièrent de la sorte une autre vie au lieu de terminer dans une décharge ou au placard. CF 2000 a égaIement tissé des liens en Afrique ou il a étendu son activité de reconditionnement d'anciens ordinateurs. Nous voulons éviter que l'Afrique ne devienne une poubelle informatique en absorbant ce que nous ne voulons plus. Nous avons donc créé un réseau qui débute par la collecte d'ordinateurs dans les entreprises, nous les remettons en état et les acheminons au Sénégal où nous travaillons avec une ONG qui les revend à un prix intéressant sur le marché local.
Cela développe des compétences et de l'emploi sur place (nous y avons créé un centre de formation et une imprimerie) dans un secteur non concurrentiel à l'économie classique, puisque cette activité ne serait pas rentable pour une entreprise normale. Mais dans notre secteur, cela fonctionne. D'ailleurs, le ministère sénégalais de l'Éducation nous a demandé de développer le système dans les écoles et de leur fournir 4000 ordinateurs ! Globalement, nous fonctionnons de manière assez proche de l'économie classique; la grosse différence, c'est que nous pouvons songer à des projets sans nous soucier autant des contraintes productives
, explique Bernard Goffinet.

Une critique : les subsides

Les entreprises d'économie sociale qui Suvrent pour la mise à l'emploi des personnes en difficulté reçoivent des subsides et des avantages fiscaux, tels qu'un taux de TVA réduit à 6% et une exonération d'impôts, dans certaines limites, pour les entreprises d'insertion. C'est précisément ces avantages financiers et la politique des subsides publics qui incite à la critique envers ce secteur parfois décrié par les entreprises d'économie traditionnelle, qui sont quant à elles lourdement taxées. Car, sans cette manne financière supplémentaire, peu d'entre elles pourraient assurer leur mission. Globalement, le secteur de l'économie sociale assure un emploi à quelque 45 000 personnes en Belgique et réalise un chiffre d'affaires d'un milliard d'euros. Le chiffre d'affaires dégagé par l'économie sociale augmente et pour notre part, nous souhaitons faire connaître cette realité. On remarque une certaine frilosité envers notre secteur du fait que nous recevons des subsides, car les autres entreprises estiment que nous ne jouons pas dans la même cour; mais n'oublions pas que nous créons de l'emploi pour des personnes handicapées ou en difficulté, qui n'arrivent pas facilement à s'insérer dans le circuit traditionnel, explique Olivier Binda, du Groupe La Lorraine, dont le dernier chiffre d'affaires s'élève à 3 016 047 euros. J'aimerais également souligner que nous sommes présents dans la région d'Arlon depuis 1972. Si nous étions mal gérés, nous ne serions plus là ! C'est grâce au savoir -faire de notre première entreprise, l'ETA, que nous avons pu créer les trois autres. Nous sommes partisans d'une économie responsable, mais nous sommes également très dynamiques au niveau entrepreneurial.

Sandra Evrard.

La semaine de l'Économie sociale se déroule du 3 au 10 mars.
www.socialeconomy.be

Le Soir Economie - 1 mars 2006 -