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ENTRETIEN AVEC CLAUDE BERG
A l'entrée d'Arlon, implanté dans un zoning commercio-industriel situé en bordure d'autoroute, le groupe La Lorraine rassemble quatre entreprises d'économie sociale. Une entreprise de travail adapté (ETA) - mieux connue, jusqu'en 1995, sous l'appellation d'«Atelier protégé» - employant des travailleurs handicapés (principalement physiques); une entreprise d'insertion (EI) destinée à des populations précarisées, notamment en termes de formation ou d'emploi; et deux sociétés coopératives à finalité sociale de titres-services, dont l'une vient de démarrer son activité à Saint-Hubert, dans le nord de la province.

Spécialisé dans un large éventail de services (travaux forestiers, nettoyage - urbain ou de chantier -, peinture, pose de chapiteaux, entretiens de parcs et jardins...), le Groupe bénéficie du soutien de l'Agence wallonne pour l'intégration des personnes handicapés (AWIPH) et de la Région wallonne. Au total, La Lorraine emploie plus de 260 personnes, dont une grande majorité de personnes handicapées.


Créé en 1972, l'Atelier protégé «La Lorraine» a continuellement diversifié ses activités, «car les personnes handicapées se trouvent dans tous les secteurs professionnels», précise Claude Berg, fondateur de l'entreprise. Son personnel aussi a évolué, car les réactions du type : «vous êtes surtout là pour donner du travail a des personnes handicapées» ont longtemps hanté les couloirs de l'entreprise. Pour Claude Berg, également administrateur délégué de trois des quatre entreprises et coordinateur du Groupe, dès le début, le projet a défendu «la promotion de la personne handicapée» et non son assistance dans sa version «paternaliste» d'il y a 20 ou 30 ans. «C'est ainsi qu'il a fallu, et qu'il faut toujours, travailler sur notre image en développant des activités vers l'extérieur et en les élargissant aux non handicapés».

Heureusement, les temps, et avec eux les mentalités, ont changé. Et c'est maintenant avec un sourire aux lèvres que Claude Berg - qu'un accident arrivé il y a 15 ans oblige à se déplacer en chaise roulante - évoque la fausse inauguration de l'ascenseur de hôtel de ville d'Arlon qu'il avait co-organisée en 1981, année de la personne handicapée. «Je me souviens de la fureur des mandataires politiques qui maintenant me reçoivent avec beaucoup d'égard...».

Bien que définitivement gravé dans le paysage social et économique du sud du Luxembourg, le projet de La Lorraine n'illustre pas moins la difficulté qu'éprouvent les personnes handicapées et précarisées à s'intégrer au monde professionnel «classique». Une problématique à laquelle l'économie de type capitaliste s'intéresse encore trop peu mais que l'ES pourrait sans doute aussi mieux traiter.


En quoi La Lorraine est-elle une entreprise d'économie sociale ?

C'est une entreprise d'économie sociale au sens ou, ici, l'économie est au service de l'homme. Concrètement, cela veut dire que les profits dégagés le sont pour créer de l'emploi. Par exemple, l'on ne va pas toujours essayer de chercher la personne la plus adéquate par rapport à une fonction précise. L'on essaie de donner une chance aux gens même s'ils ont des faiblesses évidentes. L'entreprise traditionnelle, elle, ne ferait jamais cela. L'objectif de La Lorraine n'est pas de grandir et d'amener du profit pour un nombre limité de personnes. Sur le terrain, notre entreprise ne va jamais essayer d'écraser une autre entreprise, par exemple en prenant des marchés à n'importe quel prix.


En termes de propriété et de gestion de l'entreprise, comment cela se passe ?

Au niveau de la propriété, le groupe La Lorraine est structuré selon le modèle coopératif. L'ETA possède 95% de parts dans le Groupe. Au fur et à mesure du développement des autres sociétés, celles-ci ont aussi pris des parts dans l'ETA. Pratiquement, nous fonctionnons donc avec des prises de participation croisées. De cette manière, le Groupe garde le contrôle de l'ensemble de ses entreprises. Chacune d'elles peut avoir des parts illimitées, les entreprises ou associations extérieures peuvent prendre dix parts au maximum. Quant à tout privé, il ne peut prendre qu'une seule part (qui lui donne droit d'accès à l'AG).

Pour ce qui est de la gestion du Groupe, pour moi, l'utopie autogestionnaire, avec la participation des travailleurs au fonctionnement de l'entreprise, est très importante. Pour bien faire, des équilibres structurels sont nécessaires. Nous fonctionnons par l'intermédiaire de trois lieux de gestion qui représentent l'équilibre, parfois précaire, actuel : un conseil d'administration, un conseil d'entreprise, et un comité de direction élargi. Actuellement, le premier organe, le CA, est uniquement constitué de 12 personnes extérieures à l'entreprise. Ses membres représentent en quelque sorte la société civile et peuvent être des politiques ou des privés, mais en tout cas ce sont des personnes qui ont une certaine représentativité dans la société, hors de notre entreprise. De plus, ces membres ne nous sont en aucun cas imposé par quiconque. Pas question d'avoir 3 socialistes, 2 chrétiens... Enfin, dans sa nouvelle mouture, le CA s'ouvrira a cinq membres du personnels élus par les travailleurs et aux deux directeurs de l'entreprise.

Le comité de direction élargi (CD) se compose quant a lui de travailleurs exerçant des postes de responsabilités au sein de l'entreprise. Enfin, le conseil d'entreprise (CE) réunit des travailleurs de l'entreprise élus lors des élections sociales.


Pouvez-nous nous donner un cas concret du pouvoir des travailleurs dans les décisions de l'entreprise ?


Par exemple, dans le cas de recrutement de personnel, aucune décision ne peut être prise sans consultation du comité de direction élargi. L'engagement d'un ou une candidat-e à un emploi se fait par l'intermédiaire d'un jury composé pour moitié de membres du CA et pour moitié du CD. Bref, des gens de l'extérieur de l'entreprise ne peuvent prendre de décision sans l'aval des travailleurs.

Autre exemple, la récente extension de nos activités sur un nouveau site est un choix qui se fait après consultation des trois instances et à la suite d'un débat démocratique.


Parlons conditions de travail.

Quels genres de contrats offrez-vous ?

98% de nos contrats sont des contrats à durée indéterminée (CDI), nous n'avons pas d'intérimaires, très peu de contrats a durée déterminée. Notre politique salariale est très claire : on s'aligne sur le barème en vigueur dans notre secteur, en fonction de la commission paritaire concernant les ETA, par exemple. L'on ne peut donc pas faire n'importe quoi, comme il y a 20 ans où les rémunérations dans ce genre d'entreprises étaient inférieures au salaire minimum garanti interprofessionnel... Nous négocions a présent sur le 13' mois... Bref, les relations sociales patrons-syndicats existent et fonctionnent bien. Il faut dire que c'est dans l'intérêt du Groupe. Pour avoir un encadrement convenable, il vaut mieux avoir les meilleurs salaires possibles.

Mais attention, les avantages sociaux, cela ne tombe pas du ciel, il faut avoir une certaine efficacité économique pour les assurer. Et puis, ils se négocient au sein de l'entreprise entre patrons et représentants des travailleurs.
Vous abordez un sujet important de l'ES : l'efficacité économique. Pour vivre, puis pour avoir une entreprise rentable, vous devez d'abord être subsidié.

Tout a fait.

Quand l'on parle d'économie sociale, le terme d' «alternative au marché» revient souvent. Peut-on dès lors imaginer que vous puissiez un jour voler de vos propres ailes ?


Non. Il faut être réaliste, ce n'est pas possible. Mais attention, dans l'économie classique, les aides aux entreprises existent aussi. Des compensations sont données aux entreprises privées par l'État pour essayer de garder ou développer l'emploi, pour promouvoir l'emploi de personnes défavorisées, de personnes non qualifiées... Or, dans les faits, l'on constate que le privé ne profite pas de ces avantages pour employer ce type de population précarisée ! C'est pourquoi l'on a besoin d'entreprises comme la nôtre. Et puis, pour rester dans le concret, dans le secteur du montage de chapiteaux ou dans le nettoyage, il ne faut pas se leurrer, nos concurrents travaillent en noir et parfois dans des conditions de travail, et notamment de sécurité, déplorables...

Sur le terrain, arrivez-vous à offrir le même service que vos concurrents ?

Nous devons avoir le service de nos concurrents ! Ca c'est bien clair. Nous n'y parvenons pas toujours mais notre objectif est d'arriver à un service de qualité qui soit égal si pas supérieur à l'offre du privé.


"Des compensations sont, données aux entreprises privées par l'État pour essayer de garder ou développer l'emploi, pour promouvoir l'emploi de personnes défavorisées, de personnes non qualifiées..."


Pratiquement, comment arrivez-vous à allier votre souci de garantir le bien-être de vos travailleurs sur un plan social et celui de dégager une plus-value économique ?


Cette équation rencontre des contradictions continuelles. Cela se marque notamment par des erreurs faites au cours de notre histoire. Il y a 10 ans, un de nos gros clients dans le secteur du nettoyage nous demande de diminuer nos prix et, pour ce faire, d'acheter une machine performante. Nous lui avons répondu que nous ne sommes pas là pour faire les affaires des gens qui produisent des machines, mais pour donner du boulot à nos travailleurs. Ce fut une erreur monumentale : la réalité de l'époque dictait qu'il fallait acheter la machine en espérant qu'il y ait du boulot périphérique pour les petits balayeurs. Car, au final, sans machine, nos clients vont voir ailleurs avec les conséquences que l'on imagine aisément pour nos travailleurs. Devant le même dilemme, l'entreprise traditionnelle, elle, n'aurait aucunement réfléchi. Elle aurait acheté la machine, en réduisant son personnel et en visant la rentabilité maximum.

À un moment donné, nous avons construit des piscines, ce qui nécessitait l'embauche de personnel uniquement qualifié... Sur ce point, nous nous trompions également : on risquait en effet de ne plus faire du social du tout. Nous avons donc abandonné ce champ d'activité. Bref, pour moi, dans notre cas, l'ES, ce ne sont donc pas que des mots.


L'une de vos entreprises s'occupe d'insertion professionnelle pour des personnes précarisées (demandeurs d'emploi, travailleurs sous-qualifiés, ex-détenus). Après une (première) expérience professionnelle chez vous, ces personnes ont-elles des opportunités pour trouver un emploi dans une entreprise «classique» ? Pensez-vous à cette étape supplémentaire et préparez-vous cette «sortie» ?

C'est peut-être un peu ce qui nous manque actuellement : des agents qui pourraient pousser éventuellement des personnes vers l'extérieur. Mais cette carence n'est pas un hasard. Car nous sommes là devant une nouvelle contradiction. Il est clair que les personnes qui progressent bien dans notre société, nous en avons besoin pour l'encadrement de notre personnel et le développement de notre activité. Bien sûr, nous n'allons pas les retenir si elles veulent partir mais nous les inciterons à rester car elles seront «multiplicateurs d'emplois».

Maintenant, je comprends que l'on puisse raisonner comme vous le faites. Actuellement, un ancien détenu dirige une de nos équipes de nettoyage, il travaille très bien ce qui lui a permis d'acquérir un statut de moniteur. Est ce qu'il faut lui demander de trouver un job à l'extérieur alors qu'il est compétent et qu'il a bénéficié d'une promotion ?



Encore une fois, on ne retiendra jamais personne. Nous ne poussons pas l'accompagnatrice sociale de l'entreprise, dont c'est une partie du travail, de trouver un autre emploi aux travailleurs de notre entreprise d'insertion, car elle est déjà très occupée par les tâches qu'elle a à l'intérieur de l'EI. Notre problème, c'est que nous n'avons pas assez de personnel d'encadrement, ce qui nous pousse à essentiellement viser la promotion de nos travailleurs à l'intérieur de l'entreprise.


Dans la région, est-ce que des entreprises sont prêtes à engager des personnes formées chez vous? Autrement dit, est-ce que, pour un travailleur, un passage par chez vous est synonyme d'une étape professionnelle enrichissante reconnue à l'extérieur?


Oui. Deux exemples: un membre d'une de nos équipes, dirigée par un carrossier professionnel, est ici pour se former dans le but évident de travailler ailleurs. Et puis récemment, une de nos anciennes employées m'a contacté pour me dire qu'elle avait eu une promotion dans le home ou elle travaille actuellement.

Pour conclure, quels sont vos objectifs à moyen et long termes ?

Diversifier au maximum le type de population. Nous avons intérêt à aller dans ce sens car les personnes handicapées se trouvent dans tous les secteurs professionnels. Ensuite, renforcer le professionnalisme, améliorer la formation des gens et parvenir à ce que le travailleurs obtiennent des promotions à l'intérieur de l'entreprise. Enfin, pour une minorité, permettre un passage...

Propos recueillis par Jérémie Detober

POLITIQUE - revue de débats - numéro 39 - bimestriel - avril 2005